Auteur : Francois Lassagne

La vérité, c’est compliqué

La vérité, c’est compliqué

Faire confiance à ce qu’on lit. Croire ses pairs. S’en remettre à ceux qui savent – ou qui disent des choses si compliquées que ce serait bien le diable qu’ils ne soient pas des puits de science. Ne pas se fier à d’autres sources que celles qui ne nous ont jamais trahis jusqu’ici.

Et sentir cependant les doutes s’accumuler, les convictions se fissurer, la claire vision que l’on croyait avoir du monde et de l’avenir se brouiller.

Au moment où la production industrielle des fake news se déverse à haut débit sur les réseaux, à peine déviée par la pourtant florissante filière du debunking; au moment où les crises écologiques et sociales et l’accélération technologique remettent en question bien des schémas, le statut de la vérité – des vérités – tremble sur ses bases. Que croire ? Qui croire ? Comment ?

Actualité brûlante, questions anciennes

Ces questions nous semblent briller de l’éclat du neuf, flamboyer sous les feux de l’urgence. Elles sont en réalité fort anciennes. Et nombreuses sont les sources susceptibles d’y apporter réponse.

C’est l’histoire et la profondeur de ce questionnement qu’explore en détail le dossier du dernier numéro des Cahiers de Science & Vie, dont j’ai eu le privilège d’assurer la rédaction en chef. Il est à découvrir ici https://www.kiosquemag.com/abonnement/les-cahiers-de-science-vie.

Cahiers de Science & Vie n°183

Et pour vous en donner le ton, en voici l’édito:

Il y a ceux qui ne croient que ce qu’ils voient. Ceux qui ne jurent que par les preuves chiffrées. Ceux qui disent qu’ils l’ont lu sur Internet. Ceux qui l’ont lu dans le journal. Vu à la télévision. Ceux qui n’écoutent personne puisque tout le monde ment. Ceux qui s’en remettent à leur femme, leur voisin, la franchise des enfants, la colère des autres ou leur maître de yoga. Les humains ne sont pas d’accord sur la méthode pour trouver la vérité, mais ils cherchent tous, un jour ou l’autre, à mettre la main dessus.

Sauf que la vérité a tout d’une anguille insaisissable.

Le jeu en vaut néanmoins la chandelle : est-il vrai que ce fruit peut nourrir la tribu ? Voilà une question cruciale pour l’éclaireur du Néolithique à qui le membre d’un clan inconnu offre une grappe de baies encore jamais rencontrées. Comment savoir ?

Au fil du développement humain, la capacité de l’homme à discerner le vrai du faux, à mettre à l’épreuve ses convictions, à s’assurer de sa capacité à engager sa parole, s’est structurée, raffinée. Philosophies, religions, sciences ont, chacune, creusé leur sillon. Des critères pour s’accorder sur ce qui peut être reconnu comme vrai se sont répandus, diffusés, à des échelles toujours plus grandes, contribuant à fédérer les hommes et les femmes.

Mais le langage est truffé de pièges, les religions se prêtent à des interprétations insondables, et la science bute, plus souvent qu’on veut bien le croire, sur des mystères ou des contradictions insolubles. Si bien que l’anguille glissante semble, parfois, rester éternellement hors d’atteinte. La quête – l’enquête, devrait-on dire – est difficile et le découragement rapide.

Voilà un terrain fertile pour ceux que la vérité indiffère, ceux qui lui tournent le dos. Les producteurs de « fake news » – aux intérêts aussi variés que contradictoires – en font partie. La fascinante adéquation entre la dynamique des réseaux numériques et le privilège accordé par nos facultés mentales, héritage de notre évolution, à tout énoncé venant d’un groupe familier, leur confère une puissance redoutable. Et peut-être même la capacité de défaire la trame de la confiance, indispensable aux affaires humaines, que d’inlassables chasseurs d’anguilles ont patiemment tissée au fil des siècles.


[Chronique] – E-santé: prendre soin ou prendre garde ?

[Chronique] – E-santé: prendre soin ou prendre garde ?

Les yeux qui piquent ? Marre des écrans ? Vous pouvez écouter cette chronique.

Sinon, bonne lecture !

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Connectés. Nous sommes tous connectés. A nos amis, à nos collègues, à nos familles, au grand déversoir des réseaux, fake et true news.
Face à nos écrans et les doigts sur nos claviers mobiles, nous ne perdons pas une miette du monde que nous habitons.

Nous savons tout de ce que la vie moderne nous fait. Mais la puissance numérique nous étourdit. L’accès permanent au plus proche autant qu’au plus lointain, cet ouvroir incessant des possibles, nous impose une radicale discipline de soi. Qu’ai-je vraiment besoin de savoir ? Qu’est-ce qui est bon pour moi ? Qu’est-ce qui est bon pour tous ? J’ai allumé mon smartphone, mais au fait, quelle question étais-je en train de me poser ?

Recentrage cognitif

Sans surprise, de très vieilles techniques de recentrage cognitif se sont faites à nouveau indispensables ,pour nous permettre de ne pas nous faire emporter par la grande trépidation numérique. La méditation de pleine conscience, les mille et une variantes du yoga, s’installent sur les tapis de nos salons, gagnent les moquettes de nos bureaux climatisés.

Mais c’est oublier que la grande trépidation numérique (aussi connue sous le nom de transformation digitale), elle aussi, se sent à l’aise dans ces espaces de repli intime.

J’en veux pour preuve suffisante que déjà fleurissent les casques de neurofeedback, dont les électrodes et les algorithmes, nous promettent de sympathiques startupers, vont nous aider à mieux méditer, mieux nous recentrer. En un mot : mieux réussir cette entreprise redoutable qu’est la discipline de soi. Alors même que celle-ci a pour premier critère de réussite, justement, l’autonomie, l’abstraction au moins temporaire aux injonctions du quotidien.

Réflexions oiseuses, me direz-vous. Critique en chambre, luddisme à bas bruit, de qui n’a pas assimilé le mariage heureux de la bonne vie et de l’orthèse numérique.

Parole de cobaye

Eh bien non. Regard critique, oui, sans doute. Mais de celui qui a offert 15 jours à l’hypothèse que la technologie numérique puisse l’aider à mieux se sentir, à prendre soin – non pas de son esprit, ce sera peut-être pour plus tard – mais au moins de son corps.

Tout a commencé quand, un beau jour de printemps, j’ai dit oui à une équipe de recherche parisienneJe m’étais signalé comme volontaire,  quelques semaines auparavant, pour une expérience sur les objets connectés. Nous avons rapidement convenu d’un rendez-vous. Lors de ce rendez-vous, une très dynamique chercheuse m’a indiqué comment porter, pendant deux semaines, donc, une ceinture connectée, une montre connectée, et un tensiomètre électronique.

Ceinture connectée, gyromètre/accéléromètre/magnétomètre connecté, tensiomètre connecté

Dûment équipé, j’ai alors passé deux tests. J’ai d’abord joué à plusieurs jeux informatiques, mêlant dextérité et concentration, dont les scores étaient d’autant plus élevés que j’étais précis et rapide. Un test de réaction physiologique au stress, donc. Je me suis ensuite presque endormi, lors d’une séance de méditation. Ce test ci permettait de connaître mes paramètres cardiovasculaires au repos et détendu. J’ai, aussi, rempli des questionnaires détaillés sur mes habitudes sportives, sociales, alimentaires…

L’équipe de chercheurs pour qui j’ai ainsi joué les cobayes espère découvrir les indicateurs susceptibles d’aider les bien-portants à mieux se protéger de pathologies cardiovasculaires, et les malades chroniques à mieux éviter complications et autres crises.

Elle compte pour cela sur l’analyse en temps réel des 45 paramètres envoyés à chaque instant par les capteurs connectés. L’idée étant de pouvoir suggérer à tout instant aux porteurs des capteurs de poursuivre ou modérer un effort. L’idée étant aussi de rendre leurs médecins plus pertinents.

Un goût de trépidation numérique

Voilà de bien louables intentions. Mais, pour en avoir fait la tout à fait concrète expérience, je leur trouve un petit goût de…trépidation numérique.

Car, cobaye que j’étais, je n’ai pu m’empêcher de prêter davantage attention à mon rythme cardiaque, à ma tension, que je ne le fais d’ordinaire (c’est à dire : pas du tout). Ce qui, du point de vue des chercheurs, est chose excellente : faire attention à soi est la première des médecines.

Oui, mais … Faire attention à ce qu’on ignorait jusqu’ici, c’est ajouter une ligne au tableau toujours plus long des choses que l’on s’impose de vouloir contrôler. C’est s’inquiéter d’indices auxquels on restait sourds, peut-être pour d’excellentes raisons. C’est se fixer par jeu, par curiosité, des objectifs : vais-je réussir à atténuer mon rythme cardiaque ? Ma tension sera-t-elle plus basse si je change ma routine de réveil ou de coucher ? Et, surtout, c’est confier le royaume intime de sa propre discipline à une technologie complexe, administrée par d’autres.

Besoin du numérique pour se sentir vivre ?

Bien sûr, les chercheurs sont conscients de cela. Lorsque j’ai rendu les différents capteurs, le stress qu’ils sont susceptibles d’induire faisait partie du dernier questionnaire qu’il m’a alors été demandé de remplir.

Je n’ai cependant pas pu m’empêcher de demander à la chercheuse à qui j’ai remis ce questionnaire si, finalement, l’idéal n’était pas de porter un temps ses précieux capteurs, pour prendre l’habitude d’écouter son corps, et pouvoir ensuite le faire sans équipement high tech. Elle a semblé trouver l’idée intéressante.

J’ai quitté les lieux et, en marchant, j’ai finalement trouvé cette idée assez peu pertinente. A-t-on vraiment besoin du numérique pour se sentir vivre ?

Choses vues – Vivatech 2018: IA partout, IA nulle part ?

Choses vues – Vivatech 2018: IA partout, IA nulle part ?

Le « CES a la Française » fermera ses portes ce soir.

La 3e edition de Vivatech, grand barnum de l’innovation, buffet à volonté de buzz et de tech, organisé par Publicis et Les Echos, était hier et avant hier réservée aux professionnels. Les portes sont ouvertes aujourd’hui au grand public. Soit, deux tiers de business confidentiel, pour un tiers d’éducation des masses aux merveilles de la technologie ?

Mythologie technologique

Plus ou moins. En réalité la mythologie technologique et les effets de mode planent autant sur les costumes-cravates que sur les geeks en goguette.

Vivatech 24 mai 2018

Ainsi les robots sont-ils de la partie, du jour 1 au jour 3. Mais les plus visibles sont les plus « bêtes » : des androïdes aux coques de plastique peu flatteuses, peu mobiles, aux fonctions limitées, et qui ne font plus illusion dans ce genre de salon: le fantasme C-3PO persiste mais le réel n’atteint pas même ce vieux compagnon Hollywood. Ce sont pourtant des entreprises sérieuses qui les construisent ou, surtout, les utilisent pour communiquer sur ce genre de salons.

Les drones qui volent, pour leur part, sont des cousins fort proches de ceux que votre petit neveu aura pour cadeau à Noël. Ils sont là, ils sont sérieux, ils ont un modèle économique, ils font déjà partie du paysage industriel. Ceux qui ne volent pas sont, eux, des paris parfaitement incertains sur les réels besoins des « urbanites »: des voitures volantes, version autonome et quadrirotors. On en rêve tous, c’est évident. Non ? Mais une place de choix leur est faite, et des entreprises réputées sérieuses s’obstinent à en faire des hits de leur booth.

Voiture volante, version 2018.

Et puis il y a l’intelligence artificielle.

C’est simple: elle est partout. Tout projet, tout pitch de startup, toute démo ou « case » se doit d’être smart, au minimum,  ou fondé sur le meilleur des algorithmes de deep learning, pour les plus pointus.

Sauf que quand la SNCF, par exemple, s’enorgueillit d’être entrée dans l’ère des gares intelligentes parce qu’elle équipe les escalators de capteurs qui se limitent à envoyer l’information « marche » ou « arrêt  » à un système cartographique, on ne voit pas bien pourquoi cette intelligence n’est pas d’actualité depuis 1972. Et l’on a bien souvent l’impression que l’IA n’est guere plus qu’une incantation.

Et surtout, pour celles des des startups et multinationales qui développent véritablement des systèmes informatiques méritant le nom d’IA (donc capables d’évoluer au fur et à mesure qu’ils extraient des modèles inédits de grands jeu de données et que ces modèles apportent une information utilisable et répondant à un problème que l’humain ne pouvait résoudre en un temps raisonnable), pour celles des entreprises qui font vraiment de l’IA, donc… les visées sont à des années lumières des grands espoirs qu’Hollywood dès les années 1960 et les chercheurs qui inventèrent le champ dans les années 1950 associèrent à l’IA.

Ce que les entreprises demandent à l’IA ? Ne pas rendre l’homme plus curieux, plus prudent, plus intelligent. Ne pas lui donner les moyens de s’élever. Mais, d’abord, accélérer les échanges, simplifier les tâches, réduire le nombre d’humains pour accomplir une tâche donnée.  L’IA qui intéresse le business, c’est l’IA qui rend plus riche, au seul sens économique du terme. Voilà qui pourrait ne pas faire rêver tout le monde. Et qui affuble d’intelligence la moindre martingale commerciale faisant plus de 10 lignes de code.

En pratique, le meilleur de l’IA aujourd’hui (et c’est authentiquement remarquable) bat l’homme à des jeux difficiles (échec, go), perçoit parfois mieux que lui (images, son, texte), mais reste très limité dans sa capacité à prédire et planifier. Et ne comprend goutte.

Prédire ce qui va suivre dans une vidéo. Les IA doivent encore s’entraîner…

Les chercheurs de Facebook (programme FAIR) et de l’ENS Paris, par exemple, tentent laborieusement de faire découvrir à leurs systèmes ce que des enfants de quelques mois reconnaissent naturellement (le fait notamment qu’un objet dissimulé par un autre continue d’exister). C’est un des thésards de FAIR qui l’a très intelligemment dit. En rappelant qu’il se contentait de faire de la recherche fondamentale, comme conscient de l’incongruité de cette démarche en ces lieux. Et c’était à Vivatech aussi.

Green content: pour une écologie de l’attention

Green content: pour une écologie de l’attention

Chaque seconde, quand nous sommes face à un écran, la question se pose: comment utiliser notre attention ? Où la diriger ?

Dois-je lire ce titre, ce résumé, ce commentaire ? Dois-je ouvrir cet onglet pour le consulter un peu plus tard ? Sauvegarder ce lien, pour y revenir dans quelques jours ?

Nous ne sommes pas tous des maîtres Zen

Les professionnels de l’information et de la communication, d’expérience ou parce qu’ils y ont été formés, savent comment faire bon usage de leur attention. C’est-à-dire, à la fois trouver rapidement l’information dont ils ont besoin, identifier des informations qui pourraient leur être utiles ultérieurement, et en apprécier la pertinence et la qualité. Et, pour les plus aguerris, ménager encore une petite place à la sérendipité — de quoi s’émerveiller, rêver, nourrir leur imagination.

Difficile de méditer entre deux notifications

Difficile de méditer entre deux notifications

Mais les professionnels eux-mêmes le reconnaissent. Sources toujours plus nombreuses, notifications toujours plus élaborées… La discipline de l’attention s’apparente de plus en plus à l’art cultivé par les maîtres Zen dans le domaine de la méditation. Celui qui repose sur l’aptitude à porter attention à sa propre attention en train de fluctuer. Exercice ô combien délicat.

Sauf que les individus aux prises avec leurs écrans ne sont pas, sauf exception, des maîtres Zen. Leur aptitude tout ordinaire à dompter leur attention les expose donc à ce que celle-ci se laisse diriger par des dispositifs qui visent, d’abord, à captiver.

Captiver ? Telle serait la mission première des contenus d’aujourd’hui, avant celles d’informer ou d’être le substrat d’une communication efficace. Des contenus hyper-appétitifs, s’adressant davantage à l’émotion qu’à la raison, jouant l’outrance contre l’explication … et des algorithmes qui en programment l’affichage — contexte, tempo — de manière à donner envie, dans un délai court, d’accorder à nouveau son attention à d’autres contenus pareillement attractifs: nos écrans se résument souvent à des dispositifs non seulement de captivation mais, osons le mot, d’addiction.

Sommes nous faits pour ce monde ?

Et pour cause: envisager l’attention comme une ressource à canaliser à la manière dont un revendeur de drogue canalise les revenus de consommateurs dépendants, c’est-à-dire en lui offrant les contenus les plus immédiatement satisfaisants, est une stratégie particulièrement efficace. En témoigne la bonne santé des plateformes produisant les contenus les plus addictifs — Buzzfeed en étant l’étalon.

Comme l’écrit le neuroscientifique P.-Y. Oudeyer dans une étude récente sur les liens entre motivation, curiosité et apprentissage, “le cerveau répond à la nouveauté d’une manière ressemblant fortement à celle avec laquelle il répond à la drogue”.

Buzzfeed, ou l’information vue comme une drogue — DR

Un héritage de l’évolution, qui a fait du cerveau humain une machine à détecter la nouveauté. Un bienfait quand, il y a 40 000 ans, Sapiens devait réagir promptement à tout signe de changement dans son environnement, pour échapper à ses prédateurs.

Mais à présent que nous ne craignons plus ni griffes ni crocs, notre hyper sensibilité à l’information semble nous handicaper. Entre infobesity et fear of missing out, deux destinées réservées à notre attention par des dealers de contenus addictifs, … sommes nous encore faits pour notre monde ?

Certains entendent cette question au premier degré.

Soit qu’il s’agisse de rapprocher les aptitudes de l’humain des exigences de son environnement informationnel. Le mouvement transhumaniste prend ainsi très au sérieux la possibilité d’augmenter artificiellement les capacités cognitives humaines.

Soit, au contraire, qu’il s’agisse de retourner, fût-ce temporairement, à un environnement débarrassé des sollicitations médiatiques, comme en témoigne la vogue “Digital Detox”.

Entre ces deux options radicales, reste l’adaptation. C’est-à-dire, pour ceux qui veulent s’adresser à l’intelligence de leurs audiences et se refusent à transformer leurs messages en mèmes aussi creux que contagieux, la recherche de relations nouvelles, entre notre cerveau hyper-attentif et un environnement hyper-saillant.

Parasitisme, commensalisme, symbiose

Parmi les adaptations possibles à un environnement saturé d’information, le parasitisme a vite imposé son efficacité. Une caractéristique des algorithmes des réseaux sociaux, ceux-là même qui véhiculent les contenus les plus appétitifs, consiste à accorder un privilège aux contenus qui auront, déjà, conquis l’attention.

Exemple: un utilisateur de Facebook accorde un “like”à un quizz publié par Buzzfeed, et la probabilité qu’apparaissent prochainement sur son compte des quizz publiés par Buzzfeed augmente.

Si bien que pour un producteur de contenus désireux que ses messages — peut-être authentiquement passionnants, mais moins appétitifs — s’affichent sur le profil d’un utilisateur de réseaux sociaux, il peut être utile de parasiter le flux produit par une plateforme de contenus addictifs.

Difficile d’accéder à la lumière ? Le gui s’en remet au chêne. Les médias sérieux aux flux à forte audience, où leurs contenus sont “sponsorisés”

Un parasite (le producteur de contenu) paie un organisme plus adapté que lui (la plateforme de contenus addictifs) pour avoir le droit de le parasiter et accéder ainsi à une ressource autrement inaccessible.

La mécanique est la même, quoique plus directe, avec les moteurs de recherche: les contenus parasites s’invitent, en payant le moteur de recherche, dans les résultats du moteur de recherche. Voilà les contenus sponsorisés.

Autre adaptation courante des producteurs de contenus à l’environnement saturé que sont les écrans: le commensalisme. Là où le parasitisme prend le risque de nuire à son hôte (trop de contenus sponsorisés, et voici que l’audience se désintéresse du flux à l’évidence… parasité) pour accéder à une ressource limitée (l’attention), le commensalisme joue la carte de la convergence d’intérêt: chaque organisme profite de l’aide de l’autre pour accéder à la même ressource.

La relation entre les contenus optimisés pour la découverte par les moteurs de recherche (SEO) et les moteurs de recherche eux-mêmes est une relation de commensaux. A l’exception de quelques URLs parfaitement connues des utilisateurs qui les consultent régulièrement, ou d’une poignée de bookmarks soigneusement rangés, pas de salut pour les contenus qu’un moteur de recherche ne permettrait pas de découvrir. Pas de salut non plus pour un moteur qui n’aurait pas de contenus à proposer aux utilisateurs qui font appel à lui pour orienter leur attention. Si bien qu’au-delà même du commensalisme, c’est parfois une symbiose qui lie contenus et moteurs, dès lors que la survie de l’un conditionne celle de l’autre.

Ce sont nos curiosités, nos intuitions, nos sélections avisées, nos savoirs particuliers, nos expériences réfléchies qui nourrissent d’une puissance d’intellection commune ce condensateur vide par lui-même qu’est l’algorithme PageRank — Yves Citton, “Pour une écologie de l’attention”

Parasitisme, commensalisme,symbiose… Si ces analogies empruntées à l’écologie éclairent la manière dont les contenus réussissent à se frayer un chemin jusqu’à leur niche écologique — le cerveau humain — , elles n’en reflètent jamais qu’une solution très primitivement darwinienne de l’accès à l’attention. Ces modes d’adaptation ne consistent jamais qu’à accéder par des moyens sans cesse renouvelés à la même ressource: l’attention.

Voilà qui n’est pas sans poser problème. Car, convergence évolutive oblige, quel producteur de contenus (de ceux du moins qui ne sont pas particulièrement addictifs) n’évoluerait pas vers le parasitisme des plateformes à forte audience ou le commensalisme avec les moteurs ? De fait, l’écosystème médiatique est aujourd’hui, en grande partie, animé par ces deux solutions adaptatives. Et la course aux armements fait rage.

Gagne la bataille de l’attention celui qui a la meilleure technique de parasitisme, les meilleurs intérêts partagés avec les moteurs. Les espèces luttant pour la même ressource accumulent les mutations (le code source et les API des plateformes dominantes évoluent, de nouvelles plateformes apparaissent) pour mieux l’atteindre. Mais l’écosystème bute sur la même limite: cette ressource est finie. Le temps d’éveil quotidien de Sapiens, partout dans le monde, tourne autour d’une quinzaine d’heure.

L’attention comme bien commun

L’écologie offre heureusement, à côté de la compétition pour la survie, de belles leçons de coopération. Surtout, la compétition entre espèces n’implique pas nécessairement d’accaparer une ressource. Une adaptation évolutive gagnante peut, aussi, consister pour une espèce à préserver ses ressources vitales .

Biens communs: l’attention comme les bancs de poisson

L’attention pourrait-elle être envisagée, alors, moins comme une ressource motivant une compétition féroce que comme un bien commun à préserver ?Telle est la conviction du philosophe américain Matthew B. Crawford, qui la défend brillamment dans son dernier livre, Contact — Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. L’enjeu, pour ce penseur contemporain, enseignant-chercheur à l’université de Virginie et mécanicien professionnel, est bel et bien écologique, puisqu’à ses yeux envisager l’attention comme un bien commun est une condition nécessaire pour garantir une authentique capacité à vivre ensemble.

Il me semble qu’on peut concevoir [l’attention] comme un principe purement négatif, par analogie avec le “principe de précaution” invoqué par les écologistes. Se préoccuper de l’attention comme ressource collective, ce n’est pas tant chercher à la promouvoir qu’essayer d’éviter son épuisement: être conscient du caractère précieux de cette absence qui dégage simultanément un espace pour la rêverie individuelle et pour le surgissement spontané au sein de l’environnement urbain de ces épisodes d’attention conjointe qui sont autant de promesses de véritable contact humain.

En conséquence, Matthew B. Craword appelle les producteurs de contenus à prendre des mesures simples. “S’il vous-plaît, évitez de mettre des hauts-parleurs dans tous les recoins des centres commerciaux. Eteignez les écrans à l’arrière des sièges de taxis”, demande-t-il par exemple.

Un message que les architectes de l’information commencent -enfin ?- à mettre en pratique. Fer de lance de cette invitation à préserver la ressource attentionnelle, le mouvement “Time well spent”. Son co-fondateur, Tristan Harris — ancien “philosophe produit” chez Google — en résume la philosophie d’un souhait:

Il faudrait que les développeurs d’applications aient l’équivalent d’un serment d’Hippocrate, pour qu’ils cessent d’exploiter les faiblesses psychologiques des gens.

En pratique, “Time well spent” propose des recommandations aux utilisateurs, des conseils aux développeurs, et envisage rien moins qu’une refondation complète des médias. Laquelle n’en est, reconnaissons-le, qu’au stade du questionnement: “si un lecteur vidéo devait proposer autre chose que de regarder passivement, que serait-il ?”; “Faut-il instaurer des standards de qualité et d’exigence pour la façon dont sont rédigés les articles et les titres des journaux ?”; “Quel modèle économique pourrait récompenser les producteurs d’informations fiables et vraies ?”

La promesse de Time Well Spent — DR

Pareilles questions, certes essentielles pour qui cherche à ne mobiliser l’attention qu’avec parcimonie, et même si elles imposent leur urgence à l’ère de la sur-sollicitation attentionnelle, n’en sont-elle pas moins de vieilles questions ? Celles que se posent depuis des décennies les professionnels de l’information et de la communication ?

Reconnaissons-le aussi : elle est aussi vieille que l’écriture, cette lutte contre le penchant qu’ont l’information et la communication à dévorer l’attention qui les fait vivre. Seulement, son issue n’a jamais été aussi déterminante pour la capacité des hommes à comprendre leur monde et à se comprendre.

Mais peut-on, encore, espérer mieux que l’équivalent de la désertification de l’île de Pâques pour l’écologie de l’attention ?

N’est-il pas trop tard, à l’heure où les programmes (les “bots”) sont plus nombreux que les humains à échanger de l’information sur Internet ?

N’est-il pas trop tard, alors que le temps d’attention moyen, lorsque quelqu’un “surfe” sur Internet, n’atteint même pas 10 secondes ?

Heureusement, non, il n’est pas trop tard. Car l’attention comme bien commun a une particularité: il suffit de l’épargner pour qu’elle se régénère, quasiment instantanément. L’inertie attentionnelle — cette difficulté à porter son attention sur autre chose que ce à quoi on vient de l’accorder — existe, assurément. Mais, au contraire d’un sol définitivement épuisé, lessivé, une pénurie d’attention n’est jamais que transitoire.

L’enjeu de l’attention comme bien commun se résume donc, en fait, à une seule question : comment solliciter l’attention raisonnablement ?

Une définition de la pertinence pour la vie de tous les jours

Qu’est-ce qu’un usage durable de l’attention ? La vraie réponse est dans l’oeil de celui qui offre son attention.

Je peux estimer faire bon usage de mon attention en la consacrant à de très nombreux fragments d’information, aux sujets variés, me rendant compte de la marche du monde. Je peux tout aussi bien juger que mon investissement attentionnel est raisonnable s’il se concentre exclusivement, des jours durant, sur la lecture de la correspondance d’un philosophe méconnu. Cela dépend de qui répond. Et pour un même individu cela peut varier d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre.

Serait-il possible, malgré l’infinie variété des usages raisonnables de l’attention, de définir ce qui aurait toute chance de faire bon usage de l’attention de la plupart des individus ?

Le chercheur en sciences cognitives Jean-Louis Dessalles, professeur à Télécom ParisTech, spécialiste de l’intelligence artificielle, a, au fil de ses recherches, apporté une réponse scientifique à cette question. Sa théorie de la simplicité, en effet, donne les outils conceptuels et formels — mathématiques, même- pour modéliser l’intérêt narratif. Dit autrement, cette théorie propose un cadre analytique permettant de définir et mesurer la pertinence pour la vie de tous les jours.

 

Que nous dit cette théorie ?

Elle pose, d’abord, que l’information est un sentiment subjectif d’improbabilité, et que ce sentiment signe la pertinence. Une situation informative, explique J.-L. Dessalles, est une situation difficile à engendrer — il est a priori peu probable qu’elle se présente — , mais simple à décrire — au sens où, une fois qu’elle a eu lieu, elle peut être rapportée très facilement.

Or, comme la complexité peut s’entendre comme la plus petite description possible d’une situation, est pertinent ce qui contribue à réduire la complexité du monde.

Cette conception de la pertinence intéresse le monde de la recherche en sciences cognitives, et plus particulièrement le champ de l’intelligence artificielle, car elle offre des outils formels pour prédire le degré de pertinence d’une information. Gageons que les algorithmes des IA sauront en faire bon usage. En attendant notons, pour preuve de sa solidité, qu’elle rend rigoureusement compte des règles empiriques guidant le choix des sujets pertinents chez les professionnels des médias: relèvent de l’information les faits comportant des structures statistiques rares, bénéficiant d’une proximité géographique ou affective, atypiques, indiquant un écart à la norme, faisant référence à des lieux ou des personnes célèbres… Les plus attentifs auront reconnu ici les ingrédients principaux composants les titres des contenus addictifs produits par les plateformes “à la Buzzfeed”.

La théorie de la simplicité, voie royale vers l’automatisation du clickbait ? Et donc contemptrice au carré de l’écologie de l’attention qu’elle semblait, pourtant, pouvoir défendre ?

Oui, si l’objet se limite à appâter (bait) l’attention.

Absolument pas, si l’ambition est de conserver cette attention et, même, de se la voir accorder à nouveau. Car alors la promesse de pertinence doit dépasser le titre, s’étendre au contenu lui-même. Et l’exercice est autrement plus délicat.

La pertinence ne peut en effet se passer d’une authentique intelligence de celui qui produit l’information. Faire simple, réduire la complexité du monde, au-delà d’un titre appétitif, c’est mobiliser ce que l’esprit humain a de plus précieux: l’alliance des pensées analogique et analytique. La créativité — verbale et visuelle — , l’expertise (couvrant un ou plusieurs champs) et la logique. Cela nécessite temps et talent : il faut lire beaucoup pour comprendre peu.

Mais n’est-ce pas là une contrainte heureuse ? Voilà qu’au final, se soucier de l’attention d’autrui, la considérer comme une ressource à préserver, tend à ne pouvoir lui proposer — qualité oblige — qu’une quantité limité d’information.

Eloge de la parcimonie: retrouver le réel

L’écologie de l’attention est ainsi, d’abord, une écologie de la retenue. Elle est aussi une marque de respect de l’intelligence d’autrui. Elle est enfin une ouverture à la conversation.

Car, ainsi que le souligne Matthew B. Crawford dans Contact — Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, la meilleure garantie de ne pas être victime d’un procédé de captation de l’attention, le moyen le plus sûr d’échapper à toute forme de clickbait que la sphère informationnelle peut inventer et, en même temps, d’interagir intelligemment avec monde, est le fait de se trouver en situation d’attention conjointe. Autrement dit: assister avec d’autres individus, physiquement, en même temps, au même événement. Une conférence, un concert. Mais tout aussi bien quoique fugacement, le fait de croiser quelqu’un dans la rue en partageant un regard. A condition de ne pas être en train de regarder l’écran de son smartphone.

Ce retour au réel comme chemin vers le respect d’une véritable écologie de l’attention est en cours. Le succès des conférences TED en témoigne, assurément. Les débuts prometteurs de journaux livrés en direct sur les planches d’une scène de théâtre semblent aller dans la même direction. Et parions que l’art du conte comme le talent pour la conversation ont de bonnes chances de traverser les écrans pour prendre une place de chair et d’os dans l’écosystème médiatique.

Être intéressant ou se taire, ou aller partager, à voix haute, l’expérience du monde: telle pourrait être l’ambition à avoir en tête pour produire un “green content”, soucieux de mettre en pratique l’écologie de l’attention.